Mardi 28 juin 2005

Babelmandeb propose, avec une périodicité variable mais au moins mensuellement, des points d’actualité centrés sur un ou plusieurs événements ayant marqué la région, qu’ils soient politiques, économiques ou culturels. L’objectif est de rester au plus près des faits, en utilisant des sources d’informations fiables, de façon à mieux faire connaître une actualité régionale trop souvent dédaignée par nos grands médias. Le rythme de publication choisi permettra de garder un certain recul par rapport aux événements. Comme toujours, vos commentaires sont les bienvenus.

 

Elections législatives en Ethiopie (mai-juin 2005)

 

Le dimanche 15 mai 2005 les électeurs éthiopiens ont été appelés à renouveler leur Parlement, pour la troisième fois depuis la chute de la dictature de Mengistu Haïlé Mariam en 1991. Ce scrutin à un tour a connu une forte participation. Les précédentes élections législatives, en 2000, qui avaient été boycottées par l’opposition et avaient connu une faible participation, avaient donné au premier ministre et ancien chef rebelle Mélès Zenawi au pouvoir depuis 1991, une majorité écrasante de près de 90% des sièges au Parlement.

 

Pour la première fois, 300 observateurs internationaux étaient présents dont l’ancien président américain Jimmy Carter. Le groupe des observateurs de l’Union européenne était présidé par Ana Gomez. Pour la première fois également, la campagne électorale a donné lieu à un débat démocratique vigoureux, avec accès de l’opposition aux médias d’Etat et affluence aux meetings électoraux. Ces élections devaient permettre d’accroître la crédibilité internationale d’un des pays les plus pauvres du monde avec la moitié des 70 millions d’habitants vivant sous le seuil de pauvreté. L’Etat éthiopien est en effet largement tributaire de l’aide internationale, 40% de son budget étant financé par la Banque Mondiale et l’Union européenne.

 

Le 15 mai au soir, Mélès Zenawi avait toutefois interdit toute manifestation dans Addis Abeba et ses environs pour une durée d’un mois.

 

Les résultats provisoires publiés par la Commission électorale le 1er juin et portant sur 513 des 547 circonscriptions du pays accordent une majorité de 320 sièges au Front populaire démocratique révolutionnaire éthiopien (EPRDF, au pouvoir) et ses alliés. L’opposition progresse avec 193 sièges contre 12 dans le Parlement sortant. Addis Abeba en particulier est aux mains de l’opposition à 80%.

 

La publication de ces résultats provisoires a provoqué le mécontentement des forces d’opposition. Le CUD, Coalition pour l’unité et la démocratie de Hailu Shawel, sa principale formation créée il y a six mois à peine et qui semble appuyée par les Etats-Unis, accuse le pouvoir d’avoir favorisé des fraudes et d’avoir truqué les résultats dans 156 circonscriptions, surtout dans les zones rurales éloignées où les observateurs n’ont pas eu accès. La Commission électorale en particulier a été particulièrement critiquée, dans sa composition car elle ne comporte pas de membre de l’opposition, et dans son action, réputée favorable à la coalition gouvernementale.

 

Lors d’une manifestation organisée par l’opposition le 8 juin, des affrontements ont eu lieu avec les forces de l’ordre faisant une vingtaine de morts et des centaines de blessés. Certaines sources parlent également de 500 étudiants arrêtés. Les manifestations avaient commencé dès le 6 juin à Addis Abeba, organisées par des centaines d’étudiants et réprimées à chaque fois violemment par la police. Les chauffeurs de taxi et de mini-bus ont déclenché une grève de soutien aux étudiants accompagnés par certains commerçants. D’autres manifestants ont perdu la vie dans les jours qui ont suivis. Le bilan total s’élèverait à 36 morts. Des dirigeants de l’opposition sont sous surveillance. La condamnation internationale de la violence s’est concrétisée notamment par le gel par la Grande-Bretagne d’une aide de 36 millions de dollars à l’Ethiopie annoncée le 15 juin.

 

Ces faits se sont accompagnés d’une répression à l’égard des médias, dénoncée notamment par Reporters sans frontières. Des journalistes ont été arrêtés. D’autres ont vu leur accréditation révoquée.

 

Pour comprendre ces événements, il convient de les replacer dans un contexte plus large. La fin du régime de Mengistu a coïncidé avec l’indépendance de l’Erythrée, point d’aboutissement d’une longue guérilla (1965-1991). Cette accession à l’indépendance a été mal acceptée par certains secteurs de la société, notamment dans l’ethnie Amhara (30% de la population éthiopienne) et par l’état-major éthiopien, ce qui a conduit à la longue guerre de 1998 à 2003. Cette indépendance de l’Erythrée a souvent été reprochée à Mélès Zenawi, membre de l’ethnie tigréenne (9% des éthiopiens) proche des érythréens. En particulier, Zenawi aurait des accointances familiales avec le président de l’Erythrée Isaïas Aferworki. Un des enjeux de ces élections est donc peut-être à chercher dans une volonté de revanche ethno-nationaliste de certains éléments de l’opposition, soucieux de rouvrir le dossier érythréen. Mélès Zenawi a d’ailleurs répété des allégations selon lesquelles certains membres de la CUD avaient emprunté des tactiques de propagandes aux auteurs du génocide de 1994 au Rwanda pour faire monter les tensions ethniques dans le processus électoral, allégations condamnées comme provocatrices par Ana Gomez pour l’Union européenne. La propagande de l’opposition a néanmoins été critiquée par Human Rights Watch, ONG américaine qui, sans doute influencée par ses relais à Washingon, avait critiqué durant la campagne et contre toute évidence le caractère démocratique du processus.

 

De toute évidence, le pouvoir éthiopien craignait une sorte de révolution orange à l’ukrainienne et quelques semaines avant le scrutin le gouvernement avait expulsé trois ONG américaines dont certains membres étaient arrivés directement de Géorgie où ils avaient aidé l’opposition à faire plier le pouvoir. Robert Wiren, journaliste spécialiste de l’Ethiopie note d’ailleurs que les émissions en amharique de la radio Voice of America ont souvent attaqué le régime de Mélès, sensible aux actions de lobbying de la diaspora éthiopienne aux Etats-Unis, souvent proche de l’opposition. C’est d’ailleurs à Washington qu’ont eu lieu plusieurs réunions importantes des opposants en vue de former une coalition.

 

La proclamation des résultats définitifs a été repoussée au 8 juillet, après l’examen par la Commission électorale de 145 réclamations déclarées recevables.

 

A suivre….

 

 

Babelmandeb
Par babelmandeb - Publié dans : Points d'actualité
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