|
Le Blog de la porte des larmes | |
|
Il faisait trÚs noir lorsque Hussein réveilla Igricheff. Il lui apportait, dans un pot dÂargile, du café léger et âcre, fait avec les écorces des grains, car les hommes qui cultivaient, sur les terrasses des djebels, le meilleur café du monde, ne pouvaient, dans leur misÚre, lÂemployer à leur propre usage. Igricheff avala le breuvage dÂun trait, pour sa chaleur, et dit : - En route. Joseph Kessel, Fortune carrée |
|
Prémisses de guerre civile en Somalie
-2-
LEtat auto-proclamé du Somaliland est dès lorigine en dehors de lélan unitaire né au Kenya. Ne reconnaissant pas Abdullahi Yusuf Ahmed comme nouveau chef dEtat, il se place sur une position irrévocable. Dahir Riyale Kahin, son président déclare que «lindépendance du Somaliland est sacrée et toute tentative de discuter de lunité avec la Somalie serait futile et constituerait une perte de temps». Il ajoute quil veut bien reconnaître la Somalie du Sud dans le cadre dune démarche réciproque. Abdullahi Yusuf Ahmed ne lentend pas ainsi, lui qui avait promu, lors de sa cérémonie dinvestiture à Nairobi, le 10 octobre 2004, lidée dun dialogue pour ramener lenfant terrible dans le giron de la nation. Mais au moment de quitter Nairobi, il ne compte aucun allié au Somaliland.
Ailleurs en Somalie, la carte de la résistance au projet de Abdullahi Yusuf est connue. Quil sagisse de Indahacade (pseudonyme de guerre), Gouverneur de la région du Bas Shebele, du président intérimaire de lAlliance nationale somalienne (SNA), Abukar Ganey, des tribunaux islamiques ou des groupes daffaires toujours puissants en Somalie, nombreux sont les Somaliens qui nattendent rien dune force étrangère, fut-elle africaine. Pour eux, faire entrer sur le territoire somalien des militaires des pays de la ligne de front est dune grande imprudence. En dautres lieux, le discours est plus ferme. Mogadiscio, Marka, Kismayo et Galkayo-Sud paraissent être les villes les plus fermées au dialogue. La menace dune opposition armée na pas besoin de théoriciens dans ces villes passées sous la coupe des chefs de guerre. A Mogadiscio Sud, la situation est très compromise. Lors de la visite de la mission du CPS, en février, le Maire de la ville, Ibrahim Omar Sabriye, avait déconseillé aux missionnaires de lUnion Africaine, de sinstaller dans une capitale où la situation sécuritaire est « préoccupante »[1]. Le général Jama Ghalib, représentant la société civile à Nairobi, avait donné le même conseil. Il faut dire quaucun des 14 commissariats de Mogadiscio ne fonctionne (même sil existe encore une académie de police). Le palais présidentiel, la villa Somalia, est dans un état lamentable. Il semble que les factions soient prêtes à en découdre. Un attentat à la bombe a manqué de peu la mission pourtant pacifique menée par lUnion Africaine le 17 janvier 2005. Tout aussi spectaculaire est lattentat perpétré contre Kate Peyton, envoyée spéciale de la British Broadcasting Corporation (BBC), assassinée le 9 février 2005 selon un mode opératoire mafieux devant l'hôtel Sahafi International, dans le sud de Mogadiscio, dans le quartier des hôtels, habituellement sous le contrôle de la corporation des agents de sécurité. Kate Peyton (39 ans) faisait partie du groupe de journalistes étrangers accompagnant le groupe parlementaire de Sharif Hassan Sheikh Aden, chargé de préparer l'arrivée sur le sol national du gouvernement transitoire, le 21 février 2005. Le 3 mai 2005, Le premier ministre échappe à un attentat dans le stade de Mogadiscio, où 17 personnes trouvent la mort à la suite dune explosion qui le visait. Le 22 mai 2005, Sharif Hassan Sheik Aadan, accompagné de Sheik Mohamed siyad indha cade et Mohamed Nur Galal, échappe de peu à un attentat à la bombe. Le Premier ministre avait échappé à la même issue un mois auparavant.
Cette répugnance, qui ressemble à un début de résistance, nest pas générale. Yusuf croit un instant pouvoir dresser la carte de ses alliés. Ainsi, à Jowhar, capitale de la région du Moyen Shebele, le gouverneneur Mohamed Dhere est prêt à recevoir une Mission de lIGASOM comprenant des troupes des Etats de la Ligne de front disposés à appuyer la Somalie. Le Gouverneur a poussé lhospitalité jusquà regretter de nêtre pas assez riche pour que sa bourgade devienne le siège provisoire du gouvernement transitoire. Même accueil enthousiaste dans une région qui, elle aussi, a un besoin urgent de se placer sous la tutelle protectrice dun pays voisin : Belet-Weyne, où lUgaas (chef) Abdirahman Khalif, accompagné de responsables de lAdministration régionale du Hiraan a fait le meilleur accueil aux missions de reconnaissance de lUnion Africaine. Le Gouverneur Abdullahi Abdi Ali et lAdministration régionale du Hiraan, ont exprimé leur souhait de voir Belet-Weyne servir de siège provisoire au gouvernement transitoire. Dans le Hiraan, lunanimité est assurée : le chef traditionnel et le gouverneur sont publiquement appuyés par les organisations politiques locales, le Midland ou le Kukaland (des factions qui, à un moment, ont contrôlé chacune une partie de la ville), ainsi que par les groupes religieux et ceux de la société civile.
Au Puntland, terre délection, si lon ose dire, du colonel Abdullahi Yusuf, Abdirahman Mohamed Farole, Ministre de la Planification et de la Coopération internationale, installé dans la partie Nord de Galkacyo, sest déclaré prêt à recevoir et le gouvernement et la force interafricaine, qui doit inclure des pays de la ligne de front. Dans la partie Sud de Galkacyo, les dirigeants intérimaires de lUSC/SNA sont beaucoup plus réservés, voire menaçants.
A Garowe, Mohamed Muse Hirsi, Président de lEtat du Puntland, a adopté la même position ouverte que Farole, à la nuance près que le désarmement doit être une prérogative exclusive du gouvernement transitoire. Laccueil à Bossaso était à lavenant[2].
Il semble donc quen ce début dannée 2005, hormis quelques poches de résistance bien localisées, dont Mogadiscio toujours rebelle, partout ailleurs se dessine une tendance favorable au déploiement dune Mission de soutien à la paix de lUnion Africaine ou de toute autre force étrangère en Somalie, avec un accent particulier sur la nécessité dy inclure des troupes des Etats de la Ligne de front. Pour le gouvernement transitoire le casse-tête commence : où peut-il se réinstaller ? En février, un communiqué parle dune installation simultanée à Baidoa, à 150 Km au nord-ouest de Mogadiscio, et à Jowhar, à 60km au nord-est de Mogadiscio. Mais, derrière les interrogations plus ou moins enthousiastes, se cache la dure réalité de la discorde qui mine le gouvernement de lintérieur. La grave rixe du 17 mars à lhôtel Regency de Nairobi qui a conduit les membres du Parlement à se battre entre eux na pas dautre origine que ces dissensions relatives aux conditions du transfert du gouvernement.
Le sentiment général qui prévaut, au début de lannée 2005, est que les résultats engrangés à Eldoret ou à Mbagathi restent encore peu connus des populations de lintérieur de la Somalie, à qui il sera très difficile dexpliquer quil faut pacifier des relations entre clans, sous-clans et sous-sous-clans. De plus, le gouvernement transitoire risque de reproduire, avec ses 42 membres, ce qui se produit partout ailleurs en Somalie : les rivalités entre chefs de factions. Enfin, la communauté internationale, découragée depuis toujours, ne fait aucunement pression sur les parties prenantes. Le processus de désarmement est une affaire complexe que la participation trop active des forces étrangères compromettrait. Elle doit se régler entre Somaliens, avec laide des clans et des dirigeants traditionnels. Il semble que le front uni affiché lors des soutiens de lIGAD ait fait long feu. Ethiopie, Kenya et Ouganda soutiennent Yusuf et son premier ministre. Djibouti et lEgypte, nostalgiques du gouvernement de Qassem Salat, sont plus en retrait. En Europe, Italie et Grande Bretagne nont pas les mêmes vues sur le dossier du Somaliland. Les Etats-Unis ont expliqué comme ils pouvaient leur « approche prudente » du dossier Yusuf.
La grave difficulté qui se fait jour au mois de mai est léclatement du gouvernement en deux branches : laile de Nairobi, dirigée par Geedi, et soutenue par Yusuf, et laile de Mogadiscio, constituée des chefs de guerre, qui font pression sur le président du parlement transitoire, Sharif Hassan Sheikh. Le 9 mai 2005, le Premier ministre réunissant son conseil des ministres à Nairobi adopte la décision de lIGAD de déployer des troupes de lIGAD, ougandaises et soudanaises dans un premier temps. Le 10 mai 2005, la branche de Mogadiscio du gouvernement[3] rejette la décision prise la veille à Nairobi (au motif que la décision est prise sans consultation préalable des parlementaires déjà revenus en Somalie). La branche de Mogadiscio du gouvernement conteste le choix de Badoi et Jowhar comme capitales transitoires. Elle dénonce une manoeuvre de Abdullahi Yusuf Ahmed, et de Mahamed Geedi, pour assurer son plan de toujours : mettre la Somalie sous la coupe des factions du SRRC, bras armé de lEthiopie. Le plan de bataille de Yusuf est clairement établi : après avoir maté les résistances à Baidoa et Jowhar, il lancera deux attaques convergentes contre a capitale et, sous couvert de restaurer la sécurité, installera sa dictature personnelle.
Laccusation, rendue publique, va plus loin encore. Après léchec de son installation à Baidoa, le gouvernement de laile Nairobi décide de sinstaller à Hudur, dans la région du Bakool, où les troupes éthiopiennes nont quà traverser la frontière pour venir sinstaller. Le cabinet de Mogadiscio dénonce le support en armes et véhicules que discrètement lEthiopie a mis en place à Gode et Baarey, deux villes somalies dEthiopie. Il semble aussi quun coup de main vers Baidoa, en provenance de Wajid, soit en préparation avec des troupes venues dEthiopie et du Puntland. Du coup, les tendances autonomistes saffirment partout. Au Hiiran, se forme lEtat du Midland. Tout comme le gouverneur auto proclamé du Shabelle Moyen, il reçoit ses armes dEthiopie[4].
Le gouvernement de Geedi nexiste plus. Les graves accusations portées contre Yusuf, quelles soient vraies ou fausses, sonnent juste. Lanarchie sinstalle lentement mais sûrement. Le 30 mai 2005, les combats commencent à Baidoa, faisant, comme toujours, « au moins quinze morts ». Mohamed Habsade ne veut plus entendre parler de la présence du gouvernement dans sa ville. Il le prie de rejoindre Mogadiscio, où lattend déjà un tiers des parlementaires. En attendant, il règle ses comptes avec la milice adverse qui cherche à contrôler Baidoa, celle de Hassan Mohamed Nuur Shargudud, comme lui membre du Parlement transitoire et, comme lui encore, redoutable seigneur de la guerre.
Le 6 juin 2005, à Mogadiscio, le président du parlement transitoire, Sharif Hassan Sheikh Aden, réunit à lhôtel Shaamo lensemble des parties prenantes de la capitale, pour régler, les conditions de la paix et de la sécurité dans la capitale[5]. Il joue son va-tout dans cette rencontre quil appelle lui-même un « critical meeting ». Il lui faut réussir à reprendre pied dans la capitale, et forcer Yusuf à sy installer. Ce tour de force placerait le gouvernement à sa merci. Lors de cette réunion cuménique, les points les plus importants et les plus pratiques sont envisagés : déplacement des blocs de bétons qui interdisent les accès dans et autour de la capitale, le désarmement des milices et leur démobilisation, la restauration dune force publique et le rôle accru de la société civile, à savoir les groupes daffaires, les tribunaux islamiques (Islamic Sharia Courts), les Anciens (Traditional Elders) et les dirigeants religieux. Au-delà de ces considérants pratiques, le but est de réconcilier entre eux les membres de lancienne conférence de réconciliation qui ne cessent depuis lélection de Yusuf dengager des disputes en tous genres. Une assistance ciblée de la communauté internationale est requise. Las ! Ces mesures encourageantes sont vite battues en brèche. A peine retirés, les blocs de béton et les «points de contrôle» réapparaissent, contre la volonté de Sheikh Aden. Les banlieues sud, tenues en main par Hussein Mohammed Aidid. Celui-ci ne veut pas dune capitale et dun gouvernement central. Il veut rompre avec lidéologie jacobine de Syaad barre. Les chefs de guerre organisent des patrouilles conjointes dans la capitale. Ils veulent conserver les acquis et leur programme cesse là. Ils sont prêts pour la bataille de Mogadiscio. Cest un avertissement pour le président du Parlement, qui constate les limites de son pouvoir clanique. Quant à Yusuf et Gédi, ils paraissent bien inspirés de vouloir sinstaller ailleurs.
Porté au pouvoir par un conclave de chefs de clans du côté de Nairobi, soumis aux pressions de ses bienfaiteurs, et notamment des Kenyans fatigués par la présence, depuis deux ans, de somaliens turbulents, Yusuf part à la recherche dun lieu où simplanter. Il avait voulu se poser à Jowhar, pour en faire sa résidence provisoire de chef dEtat ; le voici dérouté, humilié, vers Djibouti. En effet, le chef de la faction qui contrôle la localité, Mohammed Omar Habeb Dere (alias Muhammad-dhere), ne veut pas risquer de voir le chef de lEtat simmiscer dans ses affaires personnelles. Il fait tirer des coups de feu qui nétaient pas de joie, le 13 juin 2005. On navait pas compté la susceptibilité du potentat local, qui, pour sêtre montré conciliant à Nairobi, se trouvait moins à son aise sur son territoire avec un personnage aussi encombrant que Yusuf. Il faut dire que Mahammad-dhere, après sêtre engagé à accueillir le nouveau président, na pas apprécié le peu dempressement du président et du premier ministre à venir sinstaller dans sa bourgade. Le fait que Yusuf ait dabord médité une tournée dans les pays du Golfe linquiète et le mécontente. Lui qui avait motivé la population de Jowhar pour accueillir dignement le nouveau chef dEtat, se voit contraint dattendre. Mécontent davoir déplacé la population à laéroport pour rien, il se met à bouder, et refuse tout net que lavion présidentiel se pose chez lui. La réconciliation a eu lieu, depuis, entre les deux hommes mais lanecdote illustre ce qui attend le nouveau président.
Il a moins de chance encore à Baidoa, où le député Mohammed Ibrahim Habsade a ouvert le feu contre deux ministres, Sheikh Aden Madobe et Hassan Mohammed Nur Shatigagud, venus prendre leurs fonctions sans plus de précautions, le 17 juin 2005. Pourtant, Baïdoa, comme Jowhar, avait réservé un accueil positif à la Mission du CPS, en février 2005. Le Gouverneur Ahmed Muktar avait indiqué que sa localité et sa région pourraient recevoir le gouvernement transitoire et en assurer sa sécurité. Le colonel Yusuf sest imprudemment enivré de si belles paroles, ainsi que son gouvernement. Voici quà la mi-juin, Mohamed Geedi est plus ou moins installé à Jowhar. Le reste de son gouvernement est éclaté entre la Somalie et le Kenya. Mais que faire dans cette ville qui a montré son hostilité ?
Pendant que Abdullahi erre dune capitale introuvable à lautre et que le gouvernement sest coupé en deux blocs irréconciliables, une centaine de députés sest installée dans la capitale, sous la houlette du Président du Parlement, M. Hassan Aden, où elle entend siéger sans se demander ce que fait le reste du Parlement.
Le temps de la jubilation doctobre 2004 est passé. Voici revenue la dure réalité somalie. Les pourparlers de paix et de réconciliation vont peut-être conduire à la reprise des violences interclaniques. Si Yusuf maintient son souhait de sinstaller ailleurs quà Mogadiscio et il na pas plus le choix il lui faudra trouver une autre ville que Baidoa. Les dissensions nen reprendront que de plus belle. Les opérations de maintien de la paix de lIGAD devront dabord limposer pour que le système fonctionne tant bien que mal. Aucun pays nest prêt à la faire. Seules des pressions très fortes de lextérieur pourraient conduire Yusuf à renégocier.
Cest ce quil a tenté de faire avec Sharif Hassan Sheikh Aden, le président du Parlement. Le 24 juin 2005, tous deux quittent le Yémen, où ils ont négocié pied à pied pendant quatre jours. Cest l'échec de la médiation yéménite, qui visait à poser les conditions dune installation de Yusuf à Mogadiscio et de lintervention de troupes de lIGAD. Les négociations entre les deux hommes sont au point mort. Alors que Yusuf vient de décider dune période de vacances parlementaires jusquà la fin juillet, le vice-président du Parlement, Osman Bokoré, installé à Mogadiscio, annonce l'ouverture d'une session parlementaire le 2 juillet 2005. Il ne reste plus à Yusuf que regagner le Puntland, dont il avait lui-même autoproclamé lautonomie en août 1998.
Le 27 juin 2005, Mohamed Omar Habeb "Dhere" ("le grand"), qui tient Jowhar et contrôle la région de la Moyenne Shabelle rend publiques ses inquiétudes selon lesquelles les seigneurs de guerre de Mogadiscio attaqueront bientôt Jowhar, et ajoute que ces attaques imminentes se feront avec le soutien de lErythrée. Les deux warlords en cause sont Mohamed Qanyare Afrah et Musa Sudi Yalahow. Le premier, non sans malice, répond : "En Somalie, tout est possible en ce moment"[6]. Pour faire bon poids, le ministre érythréen de l'Information, Ali Abdu, indique depuis Asmara quil sagit sans doute de l'Ethiopie, qui, contrairement à lErythrée, joue la carte dune Somalie disloquée. L'Ethiopie, il est vrai, a souvent accusé l'Erythrée d'armer des groupes rebelles, dont les « islamistes », afin quils aillent opérer ensuite en Ethiopie.
« Celui qui connaît le fond de labîme doit connaître aussi le coup de talon quon peut y donner pour remonter. Je connais par cur et labîme et le coup de talon. Mais il y a un jour où on ne remonte plus ». Voilà, dans cette observation de Montherlant[7], un idée de ce qui attend la Somalie. Elle est au fond de labîme. Il reste à savoir si ceux qui la dirigent auront le ressort nécessaire pour remonter à la surface.
Les chefs de factions ont beaucoup à perdre ; le président, créature dun conclave romanesque, ressemble à un parrain à la Copolla, élu, faute de mieux, par les autres familles, qui ont, pour un temps, besoin de lui pour que les affaires continuent. A chaque bulletin de vote glissé dans lurne pour élire Yusuf, on croit entendre « Its not personnal, ils only for business ». Chez beaucoup dobservateurs occidentaux, on aurait aimé quil en soit autrement ; il y a là une arrogance intellectuelle qui vient sans doute que lon mesure mal ce qui, en Somalie, est inévitable. Trop peu nombreux sont ceux, en Somalie, qui rêvent que ce pays soit un pays comme les autres. Le sentiment dappartenance à une nation peine à lemporter sur les autres réflexes identitaires aujourdhui à loeuvre, claniques, géographiques, religieux, commerciaux. Quelques éléments de la « société civile », comme lon dit, militent en faveur dune Somalie apaisée et de retour dans le concert des nations. Mais ce pays a peut-être déjà pris une autre voie. Si abîme il y a, il appartient au système des relations internationales en vigueur. Au regard du canon politique occidental, la Somalie est une catastrophe. Il se pourrait quelle soit aussi une expérience politique et sociale pour un autre mode dorganisation possible. Lorganisation en micro structures, allant de la région autonome au quartier dune ville, ninterdit pas les affaires. La pauvreté et linvolution économique sont les maux que le pays doit vaincre en toute priorité, mais elles ne sont peut-être pas la conséquence automatique du clanisme organisé. La Somalie partage la même malédiction de la pauvreté avec tant dautres pays que le lien avec sa structure anarchique doit être démontrée. Le Somaliland montre jusquoù une société traditionnelle et typée peut accoucher dune forme dEtat possible. Le reste de la Somalie na pas su parvenir à cet état de paix intérieure. Avec Yusuf à la tête dun exécutif réduit à rien, elle est à la croisée des chemins. Il lui faut soit revenir à marche forcée vers un modèle international suffisamment convaincant pour attirer à elle la bienveillance des donateurs et des puissants, soit de prospérer dans sa voie expérimentale, qui ressemble si fort au modèle des cités grecques qui, sil ne produit pas nécessairement Aristote et Péricles, produit à coup sûr la Guerre du Péloponèse.
Mais Abdullahi Yusuf est-il le président potiche que chacun cherche désespérément pour ce pays ? Dénué pour lheure de pouvoirs et de moyens, il ne lui en faudrait pas beaucoup pour passer de létat de souverain errant à celui dun redoutable imperator. Le personnage est un habitué des coups de force. Ayant depuis longtemps épuisé le pronostic de son espérance de vie, cet aventurier trompe-la-mort, dune vitalité exceptionnelle, ne sera sans doute pas le grand chef dEtat que la Somalie attend pour, peut-être, revivre un jour. Si la décision de Nairobi qui porte à la tête de la Somalie un homme aux mains couvertes de sang est bien un coup de théâtre, cest de théâtre quil est question. Qua-t-on voulu faire en nommant à la tête de lEtat un condotierre de cette espèce ? faut-il penser, selon lexpression excellente de lInternational Crisis Group, quen Somalie, la paix est la continuation de la guerre par dautre moyens ?[8]. On aurait tort de faire de lui le président élu, même au suffrage indirect, dun pays sur la voie de la réconciliation. Les Kényans ont sans doute été abusés par leur optimisme. Sa victoire à Nairobi est celle dun clan. Dès lorigine, le rapport de force est installé.
Abdullahi Yusuf Ahmed[9] est né, pense-t-on, le 15 décembre 1934 (estimé) à Wardheer, dans la région du Soomaali Galbeed, depuis lors passée en Ethiopie. Formé en Italie, ancien carabinier, comme Siad Barre, il a reçu un entraînement en Union soviétique. Militaire de carrière, nationaliste convaincu, ancien défenseur de lidée pansomalie, mais fédéraliste de la première heure, promu lieutenant-colonel, en 1962, dans larmée régulière, il aurait participé à son premier coup dEtat en 1969, pour son compte dit-on, mais en laissant la place à son complice Siad Barre. Il commence sa vie politique par un séjour en prison. Il commande larmée de Siad Barre sur le front sud, pendant la guerre de souveraineté territoriale contrre l'Ethiopie (1977-78), et connaît lexil au Kenya, après sêtre essayé à une autre tentative de coup d'Etat contre le général-président Barre, en avril 1978. Il se place alors sous la protection de son clan, les Majerteen (un des clans de la confédération Darod).
Après une tentative ratée de coup dEtat, après laquelle tous ses complices sont exécutés, il fuit en Ethiopie, qui, depuis, lui accordera un soutien, compté mais constant. Cest à Addis quil fonde, avec dautres, le Somali Salvation Democratic Front (SSDF), dont il prend la présidence. Il reçoit une aide matérielle de la Libye, de lEthiopie et du Yémen du Sud. Le SSDF se distingue par un fait darmes resté dans les mémoires, lorsquen 1982, il prend le contrôle de deux villages, Galdogob et Balambaale, si proches de la frontières éthiopienne que Addis na de cesse de les réclamer depuis. Le SSDF reste marqué, vis-à-vis des Somaliens, par sa dépendance vis-à-vis de lEthiopie, lancien ennemi de la guerre de lOgaden. Sans doute est-ce la raison pour laquelle le SSDF est toujours resté une armée en exil. Sa réputation dexécuteur des basses uvres de larmée éthiopienne est partout répandue. Aux yeux de ses nombreux adversaires, il est le modèle même de la 5ème colonne. Yusuf témoigne à la tête de son mouvement dun caractère autoritaire, ne pas craignant duser des dernières extrémités pour se débarrasser des opinions dissidentes. Le cas de Abdirahman Aydiid, assassiné à Dire Dawa, en Ethiopie, en octobre 1984, par des séides de Yusuf reste dans toutes les mémoires. Au début de 1985, lEthiopie rappelle son petit monde à lordre et jette Yusuf et son premier cercle en prison. Peut-être une faction éthiopienne voulut-elle lui faire payer le prix de Galdogob et Balambaale ? Yusuf végète dans geôle jusquen 1991. Le SSDF passe entre les mains de Mohamed Abshir Waldo, puis Hassan Ali Mire, dune nature plus politicienne mais moins portée aux grands éclats charismatiques. Si bien quau fil des ans, les combattants que Yusuf savait galvaniser partent grossir les rangs de leur ancien ennemi, la Somali National Army.
En mai 1991, quelques mois après la chute de Barre, la donne politique éthiopienne est bouleversée ; lEthiopian People's Revolutionary Democratic Front (EPRDF) prend le pouvoir et met fin au régime du Négus rouge. Yusuf est libéré, comme les autres, et peut enfin rejoindre son pays, après 13 ans dabsence. Il ny a plus dEtat somalien. Dans le Puntland, terre du clan Majerteen duquel relève Yusuf, le SSDF occupe le pouvoir, sous la férule du Général Mohamed Abshir Farah, un vétéran des forces de sécurité intérieure. Yusuf, ne cachant rien de son désir de reprendre le mouvement en main, se met à son service, comme chef de guerre. La guerre civile est la chance que Yusuf sait saisir.
En 1991, il bat les forces du United Somalia Congress (USC), commandées par le Général Mohamed Farah Aydiid, au centre de la Somalie, et, en 1993, il réprime la tentative de prise de pouvoir des islamistes de al-Itihad al-Islami (AIAI). Il y gagne son « brevet » de lutte anti terroriste, et trouve grâce, pour longtemps, aux yeux des Ethiopiens et des Américains.
Après que laccord de paix a été signé en 1993 avec l USC, il tente de pousser le Général Abshir sur la touche. En 1996, ce qui reste du SSDF, épuisé par ces luttes intestines, se recentre et tente de former un nouveau gouvernement, toujours en exil, dans la ville éthiopienne de Sodere. Ce fut un échec ; les Egyptiens tentèrent de reprendre le flambeau de la médiation, en 1997. Mais Yusuf se méfiait de lappui apporté par le Caire à Hussein Aydiid. Lidée de former un gouvernement somalien ayant tourné court, le SSDF décidé de se concentrer sur le Puntland. Après une la tenue dun Congrès local dominé par sa propre faction, et qui dura quatre mois, à Garowe, il se fait élire président de l'Etat régional, autonome depuis le 24 juillet 1998, région qui regroupae en son sein le sous clan Harti de la confédération Darod. A linstar du Somaliland, le Puntland est pacifié et son gouvernement local établit une relative stabilité. Cela ne priva pas Yusuf de revenir à des pratiques occultes : il fit tout ce quil put pour renverser le pouvoir de Abdulqassem Salat, nhésitant pas à fournir des armes au Somali Reconciliation and Restoration Council (SRRC), ce qui lui permert de se « réconcilier », dès 2001, avec Hussein Aïdid. Il attise les braises de la discorde dans le Sool et Sanaag. Organisant un lucratif trafic darmes à partir du Yémen, il nhésite pas à organiser des saisies darmes qui sont alors confiées aux forces du Puntland. Les revenus du Puntland sont constitués des taxes du port de Boosaaso, et des principaux aéroports. Il nhésita pas à se procurer de la fausse monnaie, frappée en Asie, pour payer ses fonctionnaires[10]. Il poursuivit lexploitation du charbon, qui produit des revenus fiscaux dimportance, mais constitue une catastrophe environnementale. Il exploita les compagnies de pèche sous la forme dun racket raffiné[11]. Yusuf pris les services dune entreprise de sécurité britannique, et fit travailler SHIFCO, entreprise basée au Yémen, et dirigée par lhomme daffaire somali Omar Munye, qui avait acheté en 1991 toute le flotte somalie en une seule transaction dun montant de 500 000 $[12]. Un de ses bateaux fut reconnu depuis comme ayant participé à un trafic darmes de grande échelle. Cinq de ses navires sont mis à disposition du Puntland. Munye a obtenu un siège au Parlement transitoire et a concouru pour devenir ministre des
pèches. Lalchimie du 4,5 ne permit pas ce pied de nez.
Toutes ces rentrées dargent ne purent suffire à Yusuf pour rester au pouvoir sans devoir remettre en jeu son mandat en août 2001. Nayant pas su organiser de nouvelles élections, il préféra changer la constitution en juin 2001, avec laide du Parlement local, par un amendement étendant son mandat de trois ans. La Cour suprême du Puntland, peu sensible au stratagème, le démit de ses fonctions et demanda à Jama Ali Jama, nommé à la présidence le 14 novembre 2001 par un conseil danciens, de reprendre en main le destin du Puntland. et Yusuf décida dengager une guerre civile. Des combats se déroulèrent tout le long de lannée 2002. Les humanitaires quittèrent la région. Après deux années de combats, et le soutien des Ethiopiens, Yusuf remporta la victoire espérée. Un accord de paix, signé en 2003, lui permet de revenir à la tête du Puntland, pour une année, étendu de six mois, supplémentaires, jusquen décembre 2004, afin quil puisse honorer le Puntland de sa présence aux élection de Mbagathi. Cest le triomphe de celui quau Somaliland on appelle Ina yay, fils de chacal.
Le 14 Mars 2005, une Cour de Londres le déclare responsable du meurtre de Sultan Ahmed Hurre, citoyen britannique, assassiné par ses nervis à Garowe. Hurre était un militant local qui avait dénoncé la politique de Yusuf. Le président du Parlement, Sharif Hassan Sheikh
[1] Union Africaine, CPS, 29ème réunion 12 mai 2005, Addis Abeba, Ethiopie, PSC/PR/2(XXIX), Rapport du président de la commission sur les résultats de la mission dinformation et de reconnaissance en Somalie et des réunions de planification militaire de lIgad.
[2] Cf Mission dinformation et de reconnaissance de lUnion Africaine.
[3] Qui sappelle elle-même Nairobi wing of the Council of Ministers, et qui comprend la plupart des seigneurs de la guerre de Mogadiscio : Mohamud A, Jama, Premier ministre adjoint, et ministre de lInformation ; Mohamed Qanyare Afrah, ministre de la sécurité nationale ; Musa Sudi Yalalhow, ministre du commerce ; Barre Adan Shirre, ministre de la reconstruction ; Osman Hassan Ali Ato, ministre des travaux publics ; Abdikarim Ahmed Ali, ministre du budget ; Omer Mohamoud Mohamed, Finish, ministre des affaires religieuses ; Abdi Hashi Abdillahi, ministre de la culture ; Botan Issa Aalin, ministre de la démobilisation et de lentraînement des forces.
[4] Somalia Watch, communiqué du 3 juillet 2005.
[5] Mogadishu Security and Stabilization Initiative, Mogadishu, Somalia, June 6, 2005, accessible sur www.somaliweyn.com. Pour plus de développements, voir www.crdsomalia.org.
[6] Cité dans une dépêche du Monde du 27 juin 2005.
[7] Montherlant, Carnets, XXII, La Pléiade, Essais, p. 1070.
[8]
[9] En translitération somalie : Cabdulaahi Yuusuf Axmed.
[10] Ernst Jan Hogendoorn, Mohamed Abdoulaye M'Backe and Brynjulf Mugaas, "Report of the Panel of Experts on Somalia pursuant to Security Council resolution 1425 (2002)", United Nations Security Council (S/2003/223), p. 38.
[11] Johan Peleman, Edward Howard Johns, Pavanjeet Singh Sandhu, and John Tambi, "Report of the Panel of Experts on Somalia pursuant to Security Council resolution 1474 (2003)", United Nations Security Council (S/2003/1035), pp. 40-42
[12] Ernst Jan Hogendoorn, Mohamed Abdoulaye M'Backe and Brynjulf Mugaas, "Report of the Panel of Experts on Somalia pursuant to Security Council resolution 1425 (2002)", United Nations Security Council (S/2003/223), p. 38.