Mardi 5 juillet 2005

Prémisses de guerre civile en Somalie

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La longue marche de Nairobi à Mogadiscio

 

L’Etat auto-proclamé du Somaliland est dès l’origine en dehors de l’élan unitaire né au Kenya. Ne reconnaissant pas Abdullahi Yusuf Ahmed comme nouveau chef d’Etat, il se place sur une position irrévocable. Dahir Riyale Kahin, son président déclare que «l’indépendance du Somaliland est sacrée et toute tentative de discuter de l’unité avec la Somalie serait futile et constituerait une perte de temps». Il ajoute qu’il veut bien reconnaître la Somalie du Sud dans le cadre d’une démarche réciproque. Abdullahi Yusuf Ahmed ne l’entend pas ainsi, lui qui avait promu, lors de sa cérémonie d’investiture à Nairobi, le 10 octobre 2004, l’idée d’un dialogue pour ramener l’enfant terrible dans le giron de la nation. Mais au moment de quitter Nairobi, il ne compte aucun allié au Somaliland.

 

Ailleurs en Somalie, la carte de la résistance au projet de Abdullahi Yusuf est connue. Qu’il s’agisse de Indahacade (pseudonyme de guerre), Gouverneur de la région du Bas Shebele, du président intérimaire de l’Alliance nationale somalienne (SNA), Abukar Ganey, des tribunaux islamiques ou des groupes d’affaires toujours puissants en Somalie, nombreux sont les Somaliens qui n’attendent rien d’une force étrangère, fut-elle africaine. Pour eux, faire entrer sur le territoire somalien des militaires des pays de la ligne de front est d’une grande imprudence. En d’autres lieux, le discours est plus ferme. Mogadiscio, Marka, Kismayo et Galkayo-Sud paraissent être les villes les plus fermées au dialogue. La menace d’une opposition armée n’a pas besoin de théoriciens dans ces villes passées sous la coupe des chefs de guerre. A Mogadiscio Sud, la situation est très compromise. Lors de la visite de la mission du CPS, en février, le Maire de la ville, Ibrahim Omar Sabriye, avait déconseillé aux missionnaires de l’Union Africaine, de s’installer dans une capitale où la situation sécuritaire est « préoccupante »[1]. Le général Jama Ghalib, représentant la société civile à Nairobi, avait donné le même conseil. Il faut dire qu’aucun des 14 commissariats de Mogadiscio ne fonctionne (même s’il existe encore une académie de police). Le palais présidentiel, la villa Somalia, est dans un état lamentable. Il semble que les factions soient prêtes à en découdre. Un attentat à la bombe a manqué de peu la mission – pourtant pacifique – menée par l’Union Africaine le 17 janvier 2005. Tout aussi spectaculaire est l’attentat perpétré contre Kate Peyton, envoyée spéciale de la British Broadcasting Corporation (BBC), assassinée le 9 février 2005 selon un mode opératoire mafieux devant l'hôtel Sahafi International, dans le sud de Mogadiscio, dans le quartier des hôtels, habituellement sous le contrôle de la corporation des agents de sécurité. Kate Peyton (39 ans) faisait partie du groupe de journalistes étrangers accompagnant le groupe parlementaire de Sharif Hassan Sheikh Aden, chargé de préparer l'arrivée sur le sol national du gouvernement transitoire, le 21 février 2005. Le 3 mai 2005, Le premier ministre échappe à un attentat dans le stade de Mogadiscio, où 17 personnes trouvent la mort à la suite d’une explosion qui le visait. Le 22 mai 2005, Sharif Hassan Sheik Aadan, accompagné de Sheik Mohamed siyad indha cade et Mohamed Nur Galal, échappe de peu à un attentat à la bombe. Le Premier ministre avait échappé à la même issue un mois auparavant.

 

Cette répugnance, qui ressemble à un début de résistance, n’est pas générale. Yusuf croit un instant pouvoir dresser la carte de ses alliés. Ainsi, à Jowhar, capitale de la région du Moyen Shebele, le gouverneneur Mohamed Dhere est prêt à recevoir une Mission de l’IGASOM comprenant des troupes des Etats de la Ligne de front disposés à appuyer la Somalie. Le Gouverneur a poussé l’hospitalité jusqu’à regretter de n’être pas assez riche pour que sa bourgade devienne le siège provisoire du gouvernement transitoire. Même accueil enthousiaste dans une région qui, elle aussi, a un besoin urgent de se placer sous la tutelle protectrice d’un pays voisin : Belet-Weyne, où l’Ugaas (chef) Abdirahman Khalif, accompagné de responsables de l’Administration régionale du Hiraan a fait le meilleur accueil aux missions de reconnaissance de l’Union Africaine. Le Gouverneur Abdullahi Abdi Ali et l’Administration régionale du Hiraan, ont exprimé leur souhait de voir Belet-Weyne servir de siège provisoire au gouvernement transitoire. Dans le Hiraan, l’unanimité est assurée : le chef traditionnel et le gouverneur sont publiquement appuyés par les organisations politiques locales, le Midland ou le Kukaland (des factions qui, à un moment, ont contrôlé chacune une partie de la ville),  ainsi que par les groupes religieux et ceux de la société civile.

 

Au Puntland, terre d’élection, si l’on ose dire, du colonel Abdullahi Yusuf, Abdirahman Mohamed Farole, Ministre de la Planification et de la Coopération internationale, installé dans la partie Nord de Galkacyo, s’est déclaré prêt à recevoir et le gouvernement et la force interafricaine, qui doit inclure des pays de la ligne de front. Dans la partie Sud de Galkacyo, les dirigeants intérimaires de l’USC/SNA sont beaucoup plus réservés, voire menaçants.

 

A Garowe, Mohamed Muse Hirsi, Président de l’Etat du Puntland, a adopté la même position ouverte que Farole, à la nuance près que le désarmement doit être une prérogative exclusive du gouvernement transitoire. L’accueil à Bossaso était à l’avenant[2].

 

Il semble donc qu’en ce début d’année 2005, hormis quelques poches de résistance bien localisées, dont Mogadiscio toujours rebelle, partout ailleurs se dessine une tendance favorable au déploiement d’une Mission de soutien à la paix de l’Union Africaine ou de toute autre force étrangère en Somalie, avec un accent particulier sur la nécessité d’y inclure des troupes des Etats de la Ligne de front. Pour le gouvernement transitoire le casse-tête commence : où peut-il se réinstaller ? En février, un communiqué parle d’une installation  simultanée à Baidoa, à 150 Km au nord-ouest de Mogadiscio, et à Jowhar, à 60km au nord-est de Mogadiscio. Mais, derrière les interrogations plus ou moins enthousiastes, se cache la dure réalité de la discorde qui mine le gouvernement de l’intérieur. La grave rixe du 17 mars à l’hôtel Regency de Nairobi qui a conduit les membres du Parlement à se battre entre eux n’a pas d’autre origine que ces dissensions relatives aux conditions du transfert du gouvernement.

 

Le sentiment général qui prévaut, au début de l’année 2005, est que les résultats engrangés à Eldoret ou à Mbagathi restent encore peu connus des populations de l’intérieur de la Somalie, à qui il sera très difficile d’expliquer qu’il faut pacifier des relations entre clans, sous-clans et sous-sous-clans. De plus, le gouvernement transitoire risque de reproduire, avec ses 42 membres, ce qui se produit partout ailleurs en Somalie : les rivalités entre chefs de factions. Enfin, la communauté internationale, découragée depuis toujours, ne fait aucunement pression sur les parties prenantes. Le processus de désarmement est une affaire complexe que la participation trop active des forces étrangères compromettrait. Elle doit se régler entre Somaliens, avec l’aide des clans et des dirigeants traditionnels. Il semble que le front uni affiché lors des soutiens de l’IGAD ait fait long feu. Ethiopie, Kenya et Ouganda soutiennent Yusuf et son premier ministre. Djibouti et l’Egypte, nostalgiques du gouvernement de Qassem Salat, sont plus en retrait. En Europe, Italie et Grande Bretagne n’ont pas les mêmes vues sur le dossier du Somaliland. Les Etats-Unis ont expliqué comme ils pouvaient leur « approche prudente » du dossier Yusuf.

La grave difficulté qui se fait jour au mois de mai est l’éclatement du gouvernement en deux branches : l’aile de Nairobi, dirigée par Geedi, et soutenue par Yusuf, et l’aile de Mogadiscio, constituée des chefs de guerre, qui font pression sur le président du parlement transitoire, Sharif Hassan Sheikh. Le 9 mai 2005, le Premier ministre réunissant son conseil des ministres à Nairobi  adopte la décision de l’IGAD de déployer des troupes de l’IGAD, ougandaises et soudanaises dans un premier temps. Le 10 mai 2005, la branche de Mogadiscio du gouvernement[3] rejette la décision prise la veille à Nairobi (au motif que la décision est prise sans consultation préalable des parlementaires déjà revenus en Somalie). La branche de Mogadiscio du gouvernement conteste le choix de Badoi et Jowhar comme capitales transitoires. Elle dénonce une manoeuvre de Abdullahi Yusuf Ahmed, et de Mahamed Geedi, pour assurer son plan de toujours : mettre la Somalie sous la coupe des factions du SRRC, bras armé de l’Ethiopie. Le plan de bataille de Yusuf est clairement établi : après avoir maté les résistances à Baidoa et Jowhar, il lancera deux attaques convergentes contre a capitale et, sous couvert de restaurer la sécurité, installera sa dictature personnelle.

L’accusation, rendue publique, va plus loin encore. Après l’échec de son installation à Baidoa, le gouvernement de l’aile Nairobi décide de s’installer à Hudur, dans la région du Bakool, où les troupes éthiopiennes n’ont qu’à traverser la frontière pour venir s’installer. Le cabinet de Mogadiscio dénonce le support en armes et véhicules que discrètement l’Ethiopie a mis en place à Gode et Baarey, deux villes somalies d’Ethiopie. Il semble aussi qu’un coup de main vers Baidoa, en provenance de Wajid, soit en préparation avec des troupes venues d’Ethiopie et du Puntland. Du coup, les tendances autonomistes s’affirment partout. Au Hiiran, se forme l’Etat du Midland. Tout comme le gouverneur auto proclamé du Shabelle Moyen, il reçoit ses armes d’Ethiopie[4].

Le gouvernement de Geedi n’existe plus. Les graves accusations portées contre Yusuf, qu’elles soient vraies ou fausses, sonnent juste. L’anarchie s’installe lentement mais sûrement. Le 30 mai 2005, les combats commencent à Baidoa, faisant, comme toujours, «  au moins quinze morts ». Mohamed Habsade ne veut plus entendre parler de la présence du gouvernement dans sa ville. Il le prie de rejoindre Mogadiscio, où l’attend déjà un tiers des parlementaires. En attendant, il règle ses comptes avec la milice adverse qui cherche à contrôler Baidoa, celle de Hassan Mohamed Nuur Shargudud, comme lui membre du Parlement transitoire et, comme lui encore, redoutable seigneur de la guerre.

Le 6 juin 2005, à Mogadiscio, le président du parlement transitoire, Sharif Hassan Sheikh Aden, réunit à l’hôtel Shaamo l’ensemble des parties prenantes de la capitale, pour régler, les conditions de la paix et de la sécurité dans la capitale[5]. Il joue son va-tout dans cette rencontre qu’il appelle lui-même un « critical meeting ». Il lui faut réussir à reprendre pied dans la capitale, et forcer Yusuf à s’y installer. Ce tour de force placerait le gouvernement à sa merci. Lors de cette réunion œcuménique, les points les plus importants et les plus pratiques sont envisagés : déplacement des blocs de bétons qui interdisent les accès dans et autour de la capitale, le désarmement des milices et leur démobilisation, la restauration d’une force publique et le rôle accru de la société civile, à savoir les groupes d’affaires, les tribunaux islamiques (Islamic Sharia Courts), les Anciens (Traditional Elders) et les dirigeants religieux. Au-delà de ces considérants pratiques, le but est de réconcilier entre eux les membres de l’ancienne conférence de réconciliation qui ne cessent depuis l’élection de Yusuf d’engager des disputes en tous genres. Une assistance ciblée de la communauté internationale est requise. Las ! Ces mesures encourageantes sont vite battues en brèche. A peine retirés, les blocs de béton et les «points de contrôle» réapparaissent, contre la volonté de Sheikh Aden. Les banlieues sud, tenues en main par Hussein Mohammed Aidid. Celui-ci ne veut pas d’une capitale et d’un gouvernement central. Il veut rompre avec l’idéologie jacobine de Syaad barre. Les chefs de guerre organisent des patrouilles conjointes dans la capitale. Ils veulent conserver les acquis et leur programme cesse là. Ils sont prêts pour la bataille de Mogadiscio. C’est un avertissement pour le président du Parlement, qui constate les limites de son pouvoir clanique. Quant à Yusuf et Gédi, ils paraissent  bien inspirés de vouloir s’installer ailleurs.

Porté au pouvoir par un conclave de chefs de clans du côté de Nairobi, soumis aux pressions de ses bienfaiteurs, et notamment des Kenyans fatigués par la présence, depuis deux ans, de somaliens turbulents, Yusuf part à la recherche d’un lieu où s’implanter. Il avait voulu se poser à Jowhar, pour en faire sa résidence provisoire de chef d’Etat ; le voici dérouté, humilié, vers Djibouti. En effet, le chef de la faction qui contrôle la localité, Mohammed Omar Habeb Dere (alias Muhammad-dhere), ne veut pas risquer de voir le chef de l’Etat s’immiscer dans ses affaires personnelles. Il fait tirer des coups de feu qui n’étaient pas de joie, le 13 juin 2005. On n’avait pas compté la susceptibilité du potentat local, qui, pour s’être montré conciliant à Nairobi, se trouvait moins à son aise sur son territoire avec un personnage aussi encombrant que Yusuf. Il faut dire que Mahammad-dhere, après s’être engagé à accueillir le nouveau président, n’a pas apprécié le peu d’empressement du président et du premier ministre à venir s’installer dans sa bourgade. Le fait que Yusuf ait d’abord médité une tournée dans les pays du Golfe l’inquiète et le mécontente. Lui qui avait motivé la population de Jowhar pour accueillir dignement le nouveau chef d’Etat, se voit contraint d’attendre. Mécontent d’avoir déplacé la population à l’aéroport pour rien, il se met à bouder, et refuse tout net que l’avion présidentiel se pose chez lui. La réconciliation a eu lieu, depuis, entre les deux hommes mais l’anecdote illustre ce qui attend le nouveau président.

Il a moins de chance encore à Baidoa, où le député Mohammed Ibrahim Habsade a ouvert le feu contre deux ministres, Sheikh Aden Madobe et Hassan Mohammed Nur Shatigagud, venus prendre leurs fonctions sans plus de précautions, le 17 juin 2005. Pourtant, Baïdoa, comme Jowhar,  avait réservé un accueil positif à la Mission du CPS, en février 2005. Le Gouverneur Ahmed Muktar avait indiqué que sa localité et sa région pourraient recevoir le gouvernement transitoire et en assurer sa sécurité. Le colonel Yusuf s’est imprudemment enivré de si belles paroles, ainsi que son gouvernement. Voici qu’à la mi-juin, Mohamed Geedi est plus ou moins installé à Jowhar. Le reste de son gouvernement est éclaté entre la Somalie et le Kenya. Mais que faire dans cette ville qui a montré son hostilité ?

Pendant que Abdullahi erre d’une capitale introuvable à l’autre et que le gouvernement s’est coupé en deux blocs irréconciliables, une centaine de députés s’est installée dans la capitale, sous la houlette du Président du Parlement, M. Hassan Aden, où elle entend siéger sans se demander ce que fait le reste du Parlement.

 

Le temps de la jubilation d’octobre 2004 est passé. Voici revenue la dure réalité somalie. Les pourparlers de paix et de réconciliation vont peut-être conduire à la reprise des violences interclaniques. Si Yusuf maintient son souhait de s’installer ailleurs qu’à Mogadiscio –et il n’a pas plus le choix – il lui faudra trouver une autre ville que Baidoa. Les dissensions n’en reprendront que de plus belle. Les opérations de maintien de la paix de l’IGAD devront d’abord l’imposer pour que le système fonctionne tant bien que mal. Aucun pays n’est prêt à la faire. Seules des pressions très fortes de l’extérieur pourraient conduire Yusuf à renégocier.

C’est ce qu’il a tenté de faire avec Sharif Hassan Sheikh Aden, le président du Parlement. Le 24 juin 2005, tous deux quittent le Yémen, où ils ont négocié pied à pied pendant quatre jours. C’est l'échec de la médiation yéménite, qui visait à poser les conditions d’une installation de Yusuf à Mogadiscio et de l’intervention de troupes de l’IGAD. Les négociations entre les deux hommes sont au point mort. Alors que Yusuf vient de décider d’une période de vacances parlementaires jusqu’à la fin juillet, le vice-président du Parlement, Osman Bokoré, installé à Mogadiscio, annonce l'ouverture d'une session parlementaire le 2 juillet 2005. Il ne reste plus à Yusuf que regagner le Puntland, dont il avait lui-même autoproclamé l’autonomie en août 1998.

 

Le 27 juin 2005, Mohamed Omar Habeb "Dhere" ("le grand"), qui tient Jowhar et  contrôle la région de la Moyenne Shabelle rend publiques ses inquiétudes selon lesquelles  les seigneurs de guerre de Mogadiscio attaqueront bientôt Jowhar, et ajoute que ces attaques imminentes se feront avec le soutien de l’Erythrée. Les deux warlords en cause sont Mohamed Qanyare Afrah et Musa Sudi Yalahow. Le premier, non sans malice, répond : "En Somalie, tout est possible en ce moment"[6]. Pour faire bon poids, le ministre érythréen de l'Information, Ali Abdu, indique depuis Asmara qu’il s’agit sans doute de l'Ethiopie, qui, contrairement à l’Erythrée, joue la carte d’une Somalie disloquée. L'Ethiopie, il est vrai, a souvent accusé l'Erythrée d'armer des groupes rebelles, dont les « islamistes », afin qu’ils aillent opérer ensuite en Ethiopie.

 

« Celui qui connaît le fond de l’abîme doit connaître aussi le coup de talon qu’on peut y donner pour remonter. Je connais par cœur et l’abîme et le coup de talon. Mais il y a un jour où on ne remonte plus ». Voilà, dans cette observation de Montherlant[7], un  idée de ce qui attend la Somalie. Elle est au fond de l’abîme. Il reste à savoir si ceux qui la dirigent auront le ressort nécessaire pour remonter à la surface.

 

Les chefs de factions ont beaucoup à perdre ; le président, créature d’un conclave romanesque, ressemble à un parrain à la Copolla, élu, faute de mieux, par les autres familles, qui ont, pour un temps, besoin de lui pour que les affaires continuent. A chaque bulletin de vote glissé dans l’urne pour élire Yusuf, on croit entendre « It’s not personnal, il’s only for business ». Chez beaucoup d’observateurs occidentaux, on aurait aimé qu’il en soit autrement ; il y a là une arrogance intellectuelle qui vient sans doute que l’on mesure mal ce qui, en Somalie, est inévitable. Trop peu nombreux sont ceux, en Somalie, qui rêvent que ce pays soit un pays comme les autres. Le sentiment d’appartenance à une nation peine à l’emporter sur les autres réflexes identitaires aujourd’hui à l’oeuvre, claniques, géographiques, religieux, commerciaux. Quelques éléments de la « société civile », comme l’on dit, militent en faveur d’une Somalie apaisée et de retour dans le concert des nations. Mais ce pays a peut-être déjà pris une autre voie. Si abîme il y a, il appartient au système des relations internationales en vigueur. Au regard du canon politique occidental, la Somalie est une catastrophe. Il se pourrait qu’elle soit aussi une expérience politique et sociale pour un autre mode d’organisation possible. L’organisation en micro structures, allant de la région autonome au quartier d’une ville, n’interdit pas les affaires. La pauvreté et l’involution économique sont les maux que le pays doit vaincre en toute priorité, mais elles ne sont peut-être pas la conséquence automatique du clanisme organisé. La Somalie partage la même malédiction de la pauvreté avec tant d’autres pays que le lien avec sa structure anarchique doit être démontrée. Le Somaliland montre jusqu’où une société traditionnelle et typée peut accoucher d’une forme d’Etat possible. Le reste de la Somalie n’a pas su parvenir à cet état de paix intérieure. Avec Yusuf à la tête d’un exécutif réduit à rien, elle est à la croisée des chemins. Il lui faut soit revenir à marche forcée vers un modèle international suffisamment convaincant pour attirer à elle la bienveillance des donateurs et des puissants, soit de prospérer dans sa voie expérimentale, qui ressemble si fort au modèle des cités grecques qui, s’il ne produit pas nécessairement Aristote et Péricles, produit à coup sûr la Guerre du Péloponèse.

 

 

Abdullahi Yusuf, portrait d’un chef d’Etat

 

Mais Abdullahi Yusuf est-il le président potiche que chacun cherche désespérément pour ce pays ? Dénué pour l’heure de pouvoirs et de moyens, il ne lui en faudrait pas beaucoup pour passer de l’état de souverain errant à celui d’un redoutable imperator. Le personnage est un habitué des coups de force. Ayant depuis longtemps épuisé le pronostic de son espérance de vie, cet aventurier trompe-la-mort, d’une vitalité exceptionnelle, ne sera sans doute pas le grand chef d’Etat que la Somalie attend pour, peut-être, revivre un jour. Si la décision de Nairobi qui porte à la tête de la Somalie un homme aux mains couvertes de sang est bien un coup de théâtre, c’est de théâtre qu’il est question. Qu’a-t-on voulu faire en nommant à la tête de l’Etat un condotierre de cette espèce ? faut-il penser, selon l’expression excellente de l’International Crisis Group, qu’en Somalie, la paix est la continuation de la guerre par d’autre moyens ?[8]. On aurait tort de faire de lui le président élu, même au suffrage indirect, d’un pays sur la voie de la réconciliation. Les Kényans ont sans doute été abusés par leur optimisme. Sa victoire à Nairobi est celle d’un clan. Dès l’origine, le rapport de force est installé.

Abdullahi Yusuf Ahmed[9] est né, pense-t-on, le 15 décembre 1934 (estimé) à Wardheer, dans la région du Soomaali Galbeed, depuis lors passée en Ethiopie. Formé en Italie, ancien carabinier, comme Siad Barre, il a reçu un entraînement en Union soviétique. Militaire de carrière, nationaliste convaincu, ancien défenseur de l’idée pansomalie, mais fédéraliste de la première heure, promu lieutenant-colonel, en 1962, dans l’armée régulière, il aurait participé à son premier coup d’Etat en 1969, pour son compte dit-on, mais en laissant la place à son complice Siad Barre. Il commence sa vie politique par un séjour en prison. Il commande l’armée de Siad Barre sur le front sud, pendant la guerre de souveraineté territoriale contrre l'Ethiopie (1977-78), et connaît l’exil au Kenya, après s’être essayé à une autre tentative de coup d'Etat contre le général-président Barre, en avril 1978. Il se place alors sous la protection de son clan, les Majerteen (un des clans de la confédération Darod).

Après une tentative ratée de coup d’Etat, après laquelle tous ses complices sont exécutés, il fuit en Ethiopie, qui, depuis, lui accordera un soutien, compté mais constant. C’est à Addis qu’il fonde, avec d’autres, le Somali Salvation Democratic Front (SSDF), dont il prend la présidence. Il reçoit une aide matérielle de la Libye, de l’Ethiopie et du Yémen du Sud. Le SSDF se distingue par un fait d’armes resté dans les mémoires, lorsqu’en 1982, il prend le contrôle de deux villages, Galdogob et Balambaale, si proches de la frontières éthiopienne que Addis n’a de cesse de les réclamer depuis. Le SSDF reste marqué, vis-à-vis des Somaliens, par sa dépendance vis-à-vis de l’Ethiopie, l’ancien ennemi de la guerre de l’Ogaden. Sans doute est-ce la raison pour laquelle le SSDF est toujours resté une armée en exil. Sa réputation d’exécuteur des basses œuvres de l’armée éthiopienne est partout répandue. Aux yeux de ses nombreux adversaires, il est le modèle même de la 5ème colonne. Yusuf témoigne à la tête de son mouvement d’un caractère autoritaire, ne pas craignant d’user des dernières extrémités pour se débarrasser des opinions dissidentes. Le cas de Abdirahman Aydiid, assassiné à Dire Dawa, en Ethiopie, en octobre 1984, par des séides de Yusuf reste dans toutes les mémoires. Au début de 1985, l’Ethiopie rappelle son petit monde à l’ordre et jette Yusuf et son premier cercle en prison. Peut-être une faction éthiopienne voulut-elle lui faire payer le prix de Galdogob et Balambaale ? Yusuf végète dans geôle jusqu’en 1991. Le SSDF passe entre les mains de Mohamed Abshir Waldo, puis Hassan Ali Mire, d’une nature plus politicienne mais moins portée aux grands éclats charismatiques. Si bien qu’au fil des ans, les combattants que Yusuf savait galvaniser partent grossir les rangs de leur ancien ennemi, la Somali National Army.

En mai 1991, quelques mois après la chute de Barre, la donne politique éthiopienne est bouleversée ; l’Ethiopian People's Revolutionary Democratic Front (EPRDF) prend le pouvoir et met fin au régime du Négus rouge. Yusuf est libéré, comme les autres, et peut enfin rejoindre son pays, après 13 ans d’absence. Il n’y a plus d’Etat somalien. Dans le Puntland, terre du clan Majerteen duquel relève Yusuf, le SSDF occupe le pouvoir, sous la férule du Général Mohamed Abshir Farah, un vétéran des forces de sécurité intérieure. Yusuf, ne cachant rien de son désir de reprendre le mouvement en main, se met à son service, comme chef de guerre. La guerre civile est la chance que Yusuf sait saisir.

En 1991, il bat les forces du United Somalia Congress (USC), commandées par le Général Mohamed Farah Aydiid, au centre de la Somalie, et, en 1993, il réprime la tentative de prise de pouvoir des islamistes de  al-Itihad al-Islami (AIAI). Il y gagne son « brevet » de lutte anti terroriste, et trouve grâce, pour longtemps, aux yeux des Ethiopiens et des Américains.

Après que l’accord de paix a été signé en 1993 avec l’ USC, il tente de pousser le Général Abshir  sur la touche. En 1996, ce qui reste du SSDF, épuisé par ces luttes intestines, se recentre et tente de former un nouveau gouvernement, toujours en exil, dans la ville éthiopienne de Sodere. Ce fut un échec ; les Egyptiens tentèrent de reprendre le flambeau de la médiation, en 1997. Mais Yusuf se méfiait de l’appui apporté par le Caire à Hussein Aydiid. L’idée de former un gouvernement somalien ayant tourné court, le SSDF décidé de se concentrer sur le Puntland. Après une la tenue d’un Congrès local dominé par sa propre faction, et qui dura quatre mois, à Garowe, il se fait élire président de l'Etat régional, autonome depuis le 24 juillet 1998, région qui regroupae en son sein le sous clan Harti de la confédération Darod. A l’instar du Somaliland, le Puntland est pacifié et son gouvernement local établit une relative stabilité. Cela ne priva pas Yusuf de revenir à des pratiques occultes : il fit tout ce qu’il put pour renverser le pouvoir de Abdulqassem Salat, n’hésitant pas à fournir des armes au Somali Reconciliation and Restoration Council (SRRC), ce qui lui permert de se « réconcilier », dès 2001, avec Hussein Aïdid. Il attise les braises de la discorde dans le Sool et Sanaag. Organisant un lucratif trafic d’armes à partir du Yémen, il n’hésite pas à organiser des saisies d’armes qui sont alors confiées aux forces du Puntland. Les revenus du Puntland sont constitués des taxes du port de Boosaaso, et des principaux aéroports. Il n’hésita pas à se procurer de la fausse monnaie, frappée en Asie, pour payer ses fonctionnaires[10]. Il poursuivit l’exploitation du charbon, qui produit des revenus fiscaux d’importance, mais constitue une catastrophe environnementale. Il exploita les compagnies de pèche sous la forme d’un racket raffiné[11]. Yusuf pris les services d’une entreprise de sécurité britannique, et fit travailler SHIFCO, entreprise basée au Yémen, et dirigée par l’homme d’affaire somali Omar Munye, qui avait acheté en 1991 toute le flotte somalie en une seule transaction d’un montant de 500 000 $[12]. Un de ses bateaux fut reconnu depuis comme ayant participé à un trafic d’armes de grande échelle. Cinq de ses navires sont mis à disposition du Puntland. Munye a obtenu un siège au Parlement transitoire et a concouru pour devenir ministre des … pèches. L’alchimie du 4,5 ne permit pas ce pied de nez.

Toutes ces rentrées d’argent ne purent suffire à Yusuf pour rester au pouvoir sans devoir remettre en jeu son mandat en août 2001. N’ayant pas su organiser de nouvelles élections, il préféra changer la constitution en juin 2001, avec l’aide du Parlement local, par un amendement étendant son mandat de trois ans. La Cour suprême du Puntland, peu sensible au stratagème, le démit de ses fonctions et demanda à Jama Ali Jama, nommé à la présidence le 14 novembre 2001 par un conseil d’anciens, de reprendre en main le destin du Puntland. et Yusuf décida d’engager une guerre civile. Des combats se déroulèrent tout le long de l’année 2002. Les humanitaires quittèrent la région. Après deux années de combats, et le soutien des Ethiopiens, Yusuf remporta la victoire espérée. Un accord de paix, signé en 2003, lui permet de revenir à la tête du Puntland, pour une année, étendu de six mois, supplémentaires, jusqu’en décembre 2004, afin qu’il puisse honorer le Puntland de sa présence aux élection de Mbagathi. C’est le triomphe de celui qu’au Somaliland on appelle Ina yay, fils de chacal.

Le 14 Mars 2005, une Cour de Londres le déclare responsable du meurtre de Sultan Ahmed Hurre, citoyen britannique, assassiné  par ses nervis à Garowe. Hurre était un militant local qui avait dénoncé la politique de Yusuf. Le président du Parlement, Sharif Hassan Sheikh



[1] Union Africaine, CPS, 29ème réunion 12 mai 2005, Addis Abeba, Ethiopie, PSC/PR/2(XXIX), Rapport du président de la commission sur les résultats de la mission d’information et de reconnaissance en Somalie et des réunions de planification militaire de l’Igad.

[2] Cf Mission d’information et de reconnaissance de l’Union Africaine.

[3] Qui s’appelle elle-même “Nairobi wing of the Council of Ministers”, et qui comprend la plupart des seigneurs de la guerre de Mogadiscio : Mohamud A, Jama, Premier ministre adjoint, et ministre de l’Information ; Mohamed Qanyare Afrah, ministre de la sécurité nationale ; Musa Sudi Yalalhow, ministre du commerce ; Barre Adan Shirre, ministre de la reconstruction ; Osman Hassan Ali Ato, ministre des travaux publics ; Abdikarim Ahmed Ali, ministre du budget ; Omer Mohamoud Mohamed, Finish, ministre des affaires religieuses ; Abdi Hashi Abdillahi, ministre de la culture ; Botan Issa Aalin, ministre de la démobilisation et de l’entraînement des forces.

[4] Somalia Watch, communiqué du 3 juillet 2005.

[5] Mogadishu Security and Stabilization Initiative, Mogadishu, Somalia, June 6, 2005, accessible sur www.somaliweyn.com. Pour plus de développements, voir www.crdsomalia.org.

[6] Cité dans une dépêche du Monde du 27 juin 2005.

[7] Montherlant, Carnets, XXII, La Pléiade, Essais, p. 1070.

 

[8] Somalia: continuation of war by other means? 21 December 2004, Crisis Group Africa Report N°88, Nairobi/Brussels.

[9] En translitération somalie : Cabdulaahi Yuusuf Axmed.

[10] Ernst Jan Hogendoorn, Mohamed Abdoulaye M'Backe and Brynjulf Mugaas, "Report of the Panel of Experts on Somalia pursuant to Security Council resolution 1425 (2002)", United Nations Security Council (S/2003/223), p. 38.

[11] Johan Peleman, Edward Howard Johns, Pavanjeet Singh Sandhu, and John Tambi, "Report of the Panel of Experts on Somalia pursuant to Security Council resolution 1474 (2003)", United Nations Security Council (S/2003/1035), pp. 40-42

[12] Ernst Jan Hogendoorn, Mohamed Abdoulaye M'Backe and Brynjulf Mugaas, "Report of the Panel of Experts on Somalia pursuant to Security Council resolution 1425 (2002)", United Nations Security Council (S/2003/223), p. 38.

Par babelmandeb - Publié dans : Points d'actualité
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